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LETTRE
P E
J. J. ROUSSEAU
CITOYEN DE GENEVE,
A MO N S X E V R
DE VOLTAIRE,
Concernant le Poème sur le
Desastre de Lisbonne,
PAR M. DE VOLTAIRE,
Lequel Poe me ejl infère ici.
*XXXX*
M D C C LXIV.
^^^>K^^^^^x)^^^^X^^
LETTRE
D E
J. J, ROUSSEAU
CITOYEN DE GENEVE,
A Mo X S I E V K
DE VOLTAIRE.
Du 18. Aottft \T)6,
VOS derniers poèmes, Monfieur,
me font parvenus dans ma foli-
tude , & quoique tous mes amis con-
noiiïènt Pamour que j'ai pour vos écris?
je ne fais de quelle part ceux-ci me
pourroient venir , à moins que ce ne
foit de la vôtre. J'y ai trouvé le plai-
fir avec rinflruction, & reconnu la main
du maitrc?& je crois Vous devoir re-
A mercier
* J. J. RoussiÀa
mercier à la fois de l'exemplaire & de Pou-
Vrage. Je ne vous dirai pas que tout m'en
paroifiTe également bon, mais les cho-
fes qui m'y déplaifent ne font que m'im-
pofer plus de confience pour celles qui
me tranfportent. Ce n'eft pas fans pei-
ne que je défends quelque fois ma rai-
fon contre les charmes de votre pcëje ;
mais c'eft pour rendre mon admiration
plus digne de vos ouvrages, que je m'ef-
force de n'y pas tout admirer. .
Je ferai plus, Monfieur ; je vous di-
rai fans détour non les beautés , que j'ai
crû fentir dans ces deux poèmes , la tâ-
che effrayeroit m£ penfée , ni même les
défauts que remarqueront peut-être de
plus habiles gens que moi \ mais les dé-
plaifirs qui troublent en cet infiant le
g)ût que je prenois à vos leçons, 6c
je vous le dirai encore , attendri d'une
première lecture , où mon cœur écou-
toit avidement le vôtre, vous aimant
com ne m:>n frère, vous honorant com-
me mon nuitie» ma flattant enfh que
vous
a Mit. de Voltaire, $
vous reconnoitrez dans mes intentions
la franchife d'une ame droite, & dans
mes difcours le ton d'un ami de la vé-
rité qui parle à un philofophe.
D'ailleurs plus votre fécond pcême
m'enchante, plus je prends libiement
parti contre le premier; car fi vous n'a-
vez pas craint de vous oppofer à vous
même , pourquoi craindrois - je d'être
de votre avis ? Je dois croire que vous
ne tenez pas beaucoup a des fentimens
que vous réfutez fi bien.
Tous mes grief> font donc contre vo-
tre poème fur le déftftre de Lisbonne»
parce que j'en attentcis des effets plus
digr.es de f humanité, qui paroit vous
l'avoir infpiré. Vous reprochez à Pope
& à Leibnitz d'infulter à nos maux en
foutenant que tout eft bien, & vous am-
plifiez tellement le tableau de nos mi*
sères, que vous en aggravez le fenti-
ment , au lieu des confolations que j'ef-
perois, vous ne faites que m'affliger.
On diroit que vous craignez que je
A 2 ne
4 J. J. Rousseau
ne voie afTez combien je fuis malheu-
reux, & vous croiriez , ce me femble,
me tranquilifer beaucoup en me prou-
vant que tout eft mal.
Ne vous y trompez pas, Monfieur,
il arrive tout le contraire de ce que
vous propofez. Cet Optimifme que vous
trouvez fi cruel , me confole pourtant
dans les mêmes douleurs , que vous me
peignez comme infuportables.
Le Poème de Pope adoucit tous mes
maux 6c me porte à la patience ; le vô-
tre aigrit mes peines , m'excite aux mur-
mures, 5c m'otant tout hors une efpé-
rance ébranlée il me réduit au defefpoir.
Dans cette étrange oppofition qui rè-
gne entre ce que vous établifTez 6c ce
que j'éprouve, calmez la perplexité qui
m'agite, 6c dites -moi, qui s'abufe du
fentiment, ou de la raifon? Homme
prend patience, me difent Pope 6c Leib-
nitz, tes maux font un effet nécefTiire
de ta nature 6c de la conflitution de cet
Univers. L'Etre éternel 6c bienfaifant
qui
a Mr. de Voltaire. j
qui te gouverne , eût voulu t'en garais
tir ; de toutes les ceconomies poflïbles
*1 a choifi celle qui réunifiait le moins
de mal de le plus de bien, ou pour
dire la même chofe encore plus crue,
ment s'il le faut, s'il n'a pas mieux fait*
e'eft qu'il ne pouvoit mieux faire.
Que me dit maintenant votre Poème?
fouffre à jamais malheureux ; s'il eft
Un Dieu qui t'ait créé , fans doute qu'il
eft tout-puiiïant, il pouvoit prévenir
tou* les maux ; n'efpére donc jamais
qu'ils finiffent. Car on ne fàuroit voir
pourquoi tu exiftes , fi ce n'eft pour
(ouffiir 6c pour mourir. Je ne fais ce
qu'une pareille doctrine peut avoir de
plus confolant que l'optimifme & que
la fatalité même. Pour moi j'avoue
qu'elle me paroit plus cruelle encore que
le Manichéifme. Si l'embaras de l'ori-
gine du mal vous forçoit d'altérer quel»
qu'une des perfections de Dieu, pour-
quoi vouloir juflifier fa puiflànce aux
dépens de & b-nté? S'il faut cfcoifiren-
A 3 tre
6 J. J. Rousseau
entre deux erreurs , j'aime encore mieux
la première.
Vous ne voulez pas, Monfieur, qu'on
regarde votre ouvrage comme un poè-
me contre la providence , &: je me gar-
derai bien de lui donner ce nom , quoi-
que vous ayez qualifié de livre contre
le genre humain un écrie, où je plaidois
la caufe du genre humain contre lui-
rrême. Je lais la diftjn&ton qu'il faut
faire entre les intentions d'un auteur,
& les conféquences qui peuvent f> ti-
rer de la do&rine. La jufte défenfe de
•moi-même m'oblige feulement à vous
faire obferver qu'en peignant les mifé-
res humaines, mon but écoic excufable
& même louable en ce que je croyois
les foulager ; car je montrois aux hom-
mes, comment ils faifoient leurs mal-
heurs eux-mêmes, 6c par conféquent ,
comment ils pouvoient les éviter. Je
revois pas qu'on puiiïe chercher la four-
ce du ma) moral ailleurs que dans l'hom-
me libre, perfectionné, pourtant cor-
rom-
a Mr. de Voltaire. 7
rompu ,# & quant aux maux phifiques ,
fi la matière fenfibie & impaiïible eft
une contradiction , comme il me la fem-
ble, ils font inévitables dans tout CyC-
tême dont l'homme fait partie , Ôc alors
la queftion n'eft point, pourquoi l'hom-
me n'cft point patfiitement heureux >
mais pourquoi il exifte? De plus je
crois avoir montré , qu'excepté la mort
qui n'en1 prefque un mal que par les
préparatifs dont on le fait précéder , la
plupart de nos maux phifiques font en-
core notre ouvrage.
Sans quitter votre fujet de Lisbonne
convenez par exemple que la Nature n'a-
voit point ralTemblé là vingt mille mai-
fons de 6 à 7 étages, 5c que fi les ha-
bitans de cette grande ville eufïènt é^é
difperfés plus également , &c plus légè-
rement logés, le dégât eût été beau-
coup moindre, &; peut être nul; tout
eût fui au premier ébranlement , Se
on les eût vus le lendemain a 20 lieue»
de là tout avjflt gais , que s'il n'étoit rien
arri-
8 J. J. Rousseau
arrivé. Mais il faut refter, s'opiniatrer
autour des rmzures, s'expofer à de nou-
velles fecouiTes , parce que ce qu'on lai£
fe vaut mieux que ce qu'on peut em-
porter. Combien de malheureux ont
pé;i dans ce défaftre pour vouloir pren-
dre l'un Tes habits, l'autre fes papiers >
l'autre Ton argent? Ne fait- on pas que
la perfonne de chaque homme eft deve-
nue la moindre partie de lui- même , 8c
que ce n'eft prefque pas la peine de la
fauver, quand on a perdu tout le refte.
Vous auriez voulu , & qui n'eût pas
voulu de même ? que le tremblement
fe fût fait au fond d'un défert plutôt
qu'a Lisbonne. Peut -on douter qu'il
ne s'en forme aufli dans les déferts ? mais
nous n'en parlons point , parce qu'ils ne
font aucun mal aux Meilleurs des Vil-
les les feuls hommes dont nous tenions
compte , ils en font peut - être aux Sau-
vages, qui habitent épars, dans âet
lieux retirés , & qui ne craignent ni la
chu:e des toits, ni reaibrafement des
mai-
a Mr. de Voltaire. q
maîfons. Mais que fignifleroit un pa-
reil privilège? Serois-ce donc à dire que
Tordre du monde doit charger félon nos
caprices , que la Nature doit être fou-
mife à nos loix, ôc que pour lui inter-
dire un tremblement de terre en quel-
que lieu, nous n'avons qu'à y habiter
une Ville?
Il y a des événemens qui nous frap-
pent fouvent plus ou moins félon les
faces fous lefquelles on les confidère , 8c
qui perdent beaucoup de l'horreur qu'ils
înfpirent au premier afpecl , quand on
les veut examiner de près. J'ai apris
dans Zadig , ôc la Nature me confir-
me de jour en jour, qu'on regarde la
mort comme un mal réel, 8c qu'elle
peut paffer quelque fois pour un bien
relatif.
De tant d'hommes écrafes Cm les
ruines de Lisbonne plufieurs fans doute
ont évité de plus gr3nds malheurs, 3c
malgré ce qu'une pareille defcription a
de touchant, 6t fournit à la Poéiïe, il
n'eft
io J. J. Rousseau
n'eft pas fur qu'un feul de ces inforti*-
nés ait plus fouflkrt, que fi félon le cours
ordinaire des chofes il eût attendu dans
de longues angoifles la mort qui l'eft
venu furprendre. Eft-il une fin plut
trifte que celle d'un mourant qu'on ac-
cable de foins inutiles, qu'un Notaire
& des héritiers ne kilTent pas refpirer,
que les Médecins aflaflinent dans fon
lit à leur aife , & à qui des Pi êtres bar-
bares font avec art favourer la mort;
Pour moi je vois par tout que les maux
auf^uels nous affujettit la nature, font
beaucoup moins cruels, que ceux que
nous y ajoutons.
Mais quelques ingénieux que nout
puiffions erre à Lmenter nos miféres à
force de belles inftitutions , nous n'avons
pu jufqu'à préfent nous perfectionner au
point de nous rendre généralement la
vie à charge , ôc de préférer le néant
à notre exiftence, fans quoi le décou-
ragement & le défefpoir fe feroient bien-
tôt emparé du plus grand nombre , &
U
a Mr. de Voltaire. ie
le genre humain n'eût pu fubfifter long-
tems. Or il eft mieux pour nous d'ê-
tre que de n'être pas, c'en feroit aiïèz
pour juflifier notre exiflence, qnand mê-
me nous n'aurions aucun déJoinmage-
ment à attendre des maux que nous a-
vons à fouffrir, ôc que ces maux feroient
auffi grands que vous les dépeignez. Mais
il eft difficile de trouver fur ce fujet de
bonne foi chez les hommes , & de bons
calculs chez les Philofbphes , parce que
ceux-ci dans la comparaifon des biens
& des maux oublient toujours le doux
fèntiment de Texiflence indépendamment
de tout autre fenfatîon, 6c que la va-
nité des uns à méprifer la mort engage
les autres à calomnier la vie à peu près
comme ces femmes qui avec une Robe
tachée 8c des Cifeaux prétendent aimer
mieux des troux que des taches.
Vous penfez avec Erafnae que peu
de gens voudroit renaître aux mêmes
Conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient
& mar;hancUe Lrt haute qui en rabat-
toit
12 J. J. Rousseau
toit beaucoup , s'il avoit quelque efpoir
de conclure le marché.
D'ailleurs, Monfleur, qui dois-je croi-
re que vous avez confulté fur cela ? Des
riches peut - être , rafTafiés de faux plai*
Ors? Mais ignorant les véritables, tou-
jours ennuyés de la vie & toujours trem-
blant de la perdre peut-être des gens
de lettres, de tous les ordres d'hommes
les plus fédentaires , les plus malfains, les
plus rafraichiffàns , &, par conféquent
les plus malheureux. Voulez-vous trou-
ver des hommes de meilleure compofi-
tion , ou du moins communément plus
finceres 6c qui formant le plus grand
nombre doivent au moins pour cela être
écoutés par préférence? Coniultez un
honnête Bourgeois qui aura psfTé Cd vie
obfcure & tranquille fans projet Ôt fans
ambition ; un bon Artifjn qui vit com-
modément de fon métier; un Payfan mê-
me, non de France, cù Ton prétend
qu'il faut les faire mourir de mifere afin
qu'ils nous failent vivre, mais du pays
par
a Mr. de Voltaire. ï|
par exemple où vous êtes , & générale-
ment de tout pays libre. J'ofe p«fler
en fait qu'il n'y a peut-être dans le
haut Valais un feul montagnard mécon-
tent de fa vie prefque automate , & qui
n'acceptât volontiers au lieu même du
paradis le marché de renaître fans celle
pour végéier ainfi perpétuellement.
Ces différences me f ont croire que c'eil
l'abus que nous faifons de la vie qui
nous la rend à charge , & j'ai bien moins
%onne opinion de seux qui font fâchés
d'avoir vécu , que de celui qui peut di-
re avec Caton: Nec me vix'jfe pœnitet9
quoniam ïta vixi ut frufircL me ncuum non
exifïimem.
Cela n'empêche pas que le fage ne
puifTe quelque fois déloger volontaire-
ment fans murmure ôc fans défefpoir,
quand la nature, ou la fortune lui por-
te bien diftinctement Tordre du départ.
Mais félon le cours ordinaire des cho-
fes, de quelques maux que foit femée la
vie humaine, elle n'efi pas à tout pren-
B dre
I£ J. J. RoUSSEAïf
dre un mauvais préfent, fk fi ce n'eft
pas toujours un mal de mourir c'en eft
fort rarement un de vivre.
Nos différentes manières de penfer fur
tous ces articles m'apprennent , pour-
quoi plufieurs de vos preuves font peu
confultantes pour moi; car je n'ignore
pas combien la raifon humaine prend
plus facilement le moule de nos opinions
que celui de la vérité , & qu'entre deux
hommes d'avis contraire œ que l'un croit
démontré n'eft fouvent qu'un fophifme
pour l'autre. Quand vous attaquez par
exemple la chaîne des Etres fi bien dé-
crite par Pope., vous dites qu'il n'eft
pas vrai que fi l'on otoit un atome du
monde , le monde ne pourroit fubfifter.
Vous citez là-defTus Mr. de Crouzaz,
puis vous ajoutez que la Nature n'efl
aflervie à aucune mefurc précife , ni à
aucune forme précife ; que nulle planet-
te ne fe meut dans une Courbe abfo«
lument régulière ; que nul être connu
n'eft d'une figure préeifément Mathé-
mati-
a Mr. de Vor^TAiHE. 1$
manque ; qne nulle quantité précife n'eft
requife pour nulle opération; que la
Nature n'agit point rigoureufement ;
qu'ainfi on n'a aucune railon d'afïurer
qu'un atome de moins fur la terre fe-
roit la caufe de la déftruclion de la
terre.
Je vous avoue que fur tout cela,
Monfitur, je fuis plus frappé de la for-
ce de l'affertion que de celle du raifon-
nement , & qu'en cette occafon je cé-
derai avec, plus de confiance à votre
autori é qu'à vos preuves.
A Tégird de Mr. de Crouzaz je n'ai
point lu fon écrit contre Pope, & je
^e fuis peut- êire pas en état de l'enten-
dre; mais ce qu'il y a de très certain
c'en* que je ne lui céderai pas ce que
je vous aurai difputé, ôc que j'ai tout
auffi peu de loi à Ces preuves qu'à fon
autorité. Loin de penfer que la Natu-
re ne foit point aiïèrvie à la précifion
des quanti es de figures, je croirai tout
au contraire } qu'elle feule fuit à la ri-
B a gueur
i6 J. J. Rousseau
gueur cette précifion , parce qu'elle feu-
le fait comparer les fins & les moyens,
& méfure la force & la réfiflance. Quant
k ces irégularkés prétendues peut -on
douter qu'elles n'ayent toutes leurs cau-
ùs phifiqies, & fufîit-il de' ne les pas
apper:eviir pour nier qu'elles exiftent?
Ces apparentes irrégularités viennent
fans doute de quelques loix que nous
ignorons , & que la Nature fuit tout auf-
fi fidèlement que celles qui nous font
connues, de quelque agent que nous
n'appercevons pas, & dont l'obftacle ou
le concour* a fes mefures fixes dans tou-
tes fes opérations; autrement il faudroit
dire nettement qu'il y a des actions fans
principes & des effets fans caufe , ce qui
répugne à toute pbilofophie.
Supposons deux poids en équilibre,
6c pour tant inégaux qu'on ajoute au
plus petit la quantité dont il diffère, ou
l«s deux poids relieront encore en équi-
libre & l'on aura une caufe fans effet,
ou l'équilibre fera rompu Se Ton aura
un
a Mr. de Voltaire/ xj
un effet fèns caufe. Mais fi les poids
étoient de fer & tpr îî y eût un grain
d'aimant caché fous l'un des deux, la
précifion de la Nature lui oteroit alors
l'apparence de la précifion, Ôc à force
d'exaclitude elle paroitroit en manquer.
Il n'y a pas une figure, pas une opé-
ration, pas une loi dans le monoje,.phi-
fique , à la quelle on ne puifîe appli*
quer quelque exemple lembkble à ce-
lui , que je viens de propofer fur la
pefenteur.
Vous dites que nul Etre connu n'efl
d'une figure précifement mathématique;
je vous demande , Monfieur , s'il y a
quelque figure pofTible qui ne le foit,
pas, Ô£ fi la couibe la plus bifarre n'eft
pas auiTt régulière aux yeux de la Na-
ture qu'un cercle parfait aux nôtres ?
J'imagine au refle , que fi quelque corps
pouvoit avoir cette apparenté irrégula-
rité, ce ne feroit que l'Univers même en
le fuppofant plein ôc borné; car les fi-
gures mathématiqi es n'étant que des abt-
B 3 tractions
É
i8 J. J. Rousseau
traclions n'ont de rapport qu'à elles- mê-
mes > au lieu que toutes celles des corps
naturels font relatives à d'autres corps Ôc
à des mouvemens qui les modifient;
ainfi cela ne prouve encore rien contre la
précifion de la Nature, quand même nous
feri. ns d'accord fur ce que vous enten-
dez par ce mot de précifion. Vous dis-
tinguez les événemens qui ont des ef-
fets de ceux qui n'en ont point ; je dou"
te que cette diftinclion foit folide ; tout
événement me femble avoir nécessaire-
ment quelque effet moral ou phifique
ou compofé des deux, mais qu'on n'ap-
perçoît pas toujours , parce que la filia-
tion des événemens eft encore plus diffi-
cile à fuivre que celle des hommes.
Comme en générai on ne doit pas cher-
cher des tfTets plua confidérables que
les événemens qui les produifent, la pe-
titefTe des chofes rend fouvent l'examen
ridicule, quoique les effets lbient cer-
tains, 8c fouvent aufli ['lufieurs effe;s
prefque imperceptibles fe réunifient pour
pror
,
a Mr. de Voltaire."1" ,ri9
produire un Evénement confidérable.
Ajoutez que tel effet ne laifle pas d'a-
voir lieu quoiqu'il agiffe hors du corps
qui le produit, ainfi que la poufliere
qu'eléve un caroffe peut ne rien faire à
la marche de la voiture , 6c influer fur
celle du morde; mais comme il n'y a
rien d'étranger à l'Univers, tout ce qui
s'y fait agit néceffairement fur l'Univers
même; ainfi, Monfieur, vos exemples
me paroiflènt plus ingénieux que con-
vaincans. Je vois mille railons plaufibles
pourquoi il n'étoit pas indifférent à l'Eu-
rope qu'un certain jour l'héritière de
Bourgogne fut bien ou mal coeffée , ni
au deftin de Rome , que Céfar tourna
fes yeux à droke ou à gauche, 8c cra-
cha de l'un ou de l'autre coté le jour
qu'il y fuc puni. En un mot, en me rap-
pellant le grain de fible ciré par Pafchalj
je fuis à quelque égard de l'avis de vo-
tre bramine, ôc de quelque manière
qu'on envifage les chofes , fi tous les
événement n'ont pas des effets fenfibles,
2o J. J. Rousseau
il me paroit inconteftaWe que tous en
ont des réels, dont l'efprit humain perd
aifément le fil, mais qui ne (ont jamais
confondus par la Nature.
Vous dites qu'il eft démontré que les
corps ccleftes fcnt leurs révolutions dans
l'efpace non refilant. Cétoit afïurément
une belle chofe à démontrer ; mais fé-
lon la coutume des ignorans j'ai très-
peu de foi aux démonlirations qui paf-
fent ma portée. J'imaginerai que pour
bâtir celle-ci, Ton auroit à peu près
raifonné de cette manière. Telle force
agifTant félon telle loi , doit donner aux
aflres tel mouvement dans un lieu non
réfiliant. Or les aftres ont exactement le
mouvement calculé , donc il n'y en a
point de réililance. Mais qui peut fa-
voir s'il n'y a peut-être pas un million
d'autres loix poiliblts fans compter la vé-
ritable, félon lefquelles les mêmes mou-
vemens s'expliqueroient mieux encore
d ir s un fluide que dans un vuide par celle-
ci D'autres expériences ayant enluite dé-
truit
A Mr. de Voltaibe. si
truit l'horreur du vuide, tout ne s'é-
toit-il pas trouvé plein? N'a-t-on pas
rétabli le vuiie fur de nouveaux cal-
culs ? Qui nous répondra qu'un fyflême
encore plus exact ne le détruira dere-
chef? Laiffons les difficultés fans nom-
bre qu'un Phificien feroit peut-être fur la
nature de la lumière & des efpaces éclai-
rée ; mais croyez- vous de bonne foi que
Bayle , dont j'admire avec vous la û-
gefle & la retenue en matière d'opinion,
eût trouvé la vôtre fi démontrée? En
général ilfemble que les Sceptiques s'ou-
blient un peu , fitôt qu'ils prennent le
ton dogmatique , & qu'ils devroient
ufer plus fobrement que perforne du
terme de démontrer. Le moyen d'être
crû, quand on fe vante de ne rien fa-
voir en affirmant toutes chofes.
Au refie vous avez fait un correctif
très jurle au fyflême de Pope en obfer-
vant qu'il n'y a aucune gradation pro-
portionnelle entre les créatures & le
Créateur, & que fi la chaine des Etres
créés
22 J. J. Rousse a».
créés aboutit à Dieu, c'eft parce qu'il la
tient, & non parce qu'il la termine. Sur
le bien du tout préférable à celui ât
fa partie vous faites dire à l'rrmme:
Je dois être aufli cher à mon Maitre*
moi être penfant Ôc fentant que les planè-
tes qui probablement ne fentent point.
Sans doute cet Univers matériel ne d®it
pas être plus cher à lbn Auteur qu'un
(eul erre penfant 8c fentant. Mais le
fyftême de cet Univers qui produit , con-
ferve & perpérue tous les Etres penfans
& fentans doit lui êcre même plus cher
qu'un feul de ces êtres. 11 peut donc mai-
gré fa bonté ou plutôt par fa bonté mê-
me ficrifier quelques chofes du bonheur
des iiidivHus à la confervation du tout.
Je crois, j'ei^ére valoir mieux aux yeux
de Dieu que la terre d'une planette, mail
fi les planette* font habitées, comme il
eft probable, pourquoi vaudrois-jemieux
à Ces yeux que toLs les habitans de Sa-
turne? On a beau tourner ces idées en
ridkule, il eft ceitajn que les analogies
(ont
a Mr. dk Voltaire. i$
font pour cette population , & qtfil n'y
a que l'orgueil humain qui fert contre.
Or cette population fuppofée la confer-
vation de 1' Univers fernble avoir pour
Dieu même une moralité, qui fe mul-
tiplie par le nombre des mondes habités.
Que le cadavre d'un homme nourrit
fe des vers, des loups ou des plantes,
ce n'eft pas, je l'avoue, un dédomma-
gement de la mort de cet homme , mais
fi dans le fyrlême de l'Univers il efl né-
cefTaire à la confervation du genre hu-
main qu'il y ait une circulation de fub-
ftance entre les hommes , les animaux &
les végétaux, alors le mal particulier
d'un individu contribue au bien général.
Je meurs è je fuis mangé des vers ; mais
mes enfans, mes frères vivront comme
j'ai vécu, ôc je fais par l'ordre de la
Nature pour tous les hommes ce que firent
volontairement Codrus, Curtius , les De-
cius, les Philenes & mille autres pour
une petite partie d'hommes.
■
Pour
2f J. J. Rousseau.
Pour revenir, Monfieur, au fyfiême
que vous attaquez, je crois qu'on ne
peut l'examiner convenablement fans
diftinguer avec foin le mal particulier,
dont aucun Philofophe n'a jamais nié l'é*
*iftance , du mal général que nie l'op-
timifme.
Il n'en1 pas queflion de favoir fi cha^
cun de nous fouffre ou non, mais s'il
éçoît bon que l'Univers fût , 6c fi nos
maux étoient inévitables dans la con-
fiitution de l'Univers? Ainfi l'addition
d'un article rendroit ce rae femble la
propofuion plus exacle, 6c au lieu de
tout efi bien il vaudroit peut-être mieux
dire: Le tout ejl bien y ou tout ejî bien
pour le tout. Alors il eft très -évident
qu'aucun homme n'oferoit donner des
preuves directes ni pour ni contre. Car
ces preuves dépendent d'une connoiffan-
ce parfaite de la confiitution du mon-
de, 6c du but de fon Auteur, ôc cette
connoifTance eft inconteftablement au det
fus de l'intelligence humaine, Les vrais
pri&:
a Mr. de Voltaire. 2|
principes de l'optimifme ne peuvent fe
retirer ni des propriétés de la matière ,
ni de la mécanique de l'Univers, mais
feulement par induction des perfections
de Dieu, qui préfide à tout, de forte
qu'on ne prouve par Pexiflance de Dieu
le fyflême de Pope, mais le fyflême de
Pope par fexiflance de Dieu, ck c'eft
fans contredit de la queflion de la pro-
vidence qu'eft dérivée celle de l'origi-
ne du mal. Que fi ces deux queflions
n'ont pas mieux été traitées l'une que
l'autre, c'eft qu'on a toujours fi mal rai-
fonné fur la providence, que ce qu'on
en a dit d'abfurde a fort embrouillé tous
les Corolaires qu'on pourroit tirer de
ce grand & coofoîant dogme. Les pre-
miers qui ont gâté la caufe de Dieu
font les Prêtres 6c les dévots, qui ne
fouffrent pas que rien fe faiTe félon l'ordre
établi, mais font toujours intervenir la
juflice divine à des événemens purement
naturels, & pour être furs de leurs faits
puniflènt? châtient les méchâas, éprou-
C vent
2.6 J. J. Rousseau.
vent ou recompenfent les bons indiffé-
remment avec des biens ôc des maux
félon l'événement.
Je ne fais pour moi fi c'eft une bon-
ne Théologie, mais je trouve que c'efl
une mauvaife manière de raifonner,
de fonder indifféremment fur le pour
& le contre les preuves de la provi-
dence , & de lui attribuer fans choix
tout ce qui fe feroit également fans
elle. Les Philofophes à leur tourne me
parohTent gueres plus raisonnables, quand
je les vois s'en prendre au Ciel de ce
qu'ils ne font pas impailibles, crier que
tout eil perdu qu?nd ils ont mal au dent,
ou qu'ils font pauvres, ou qu'on les
vole, & charger Dieu comme dit Se-
neque de la garde de leur valife. Si
quelque accident tragique eût fait périr
Cartouche ou Céfar dans leur enfance i
on auroit dit, quel crime auroient-ils
commis ? ces deux brigands ont vécu ,
ôc nous difons: pourquoi les avoir laif-
fé vivre? au contraire un dévot dira
dans
a Mr. de Voltaire. 27
dans îe premier cas : Dieu vouloit pu-
nir le père en lui otant Ton enfant , de
dans le fécond, Dieu confervoit l'en-
fant pour le châtiment du peuple; ain-
fi quelle part qu'ait pris la nature, la
providence a toujours raifon chez les
dévets , & toujours tort chez les philo-
fophes. Peut-être dans Tordre des chc-
fes humaines n'a-t'elle ni tort ni raifon,
parce que tout tient à la loi commune
& qu'il n'y a d'exception pour perfonne.
Il eft à croire que les Evénemens par-
ticuliers ne font rien ici bas aux yeux du
Maitre de l'Univers; que fa providence eft
feulement uriverfelle; qu'il fe contente de
conferver les genres & les efpeces; de
préfider au tout fans s'inquiéter delà ma-
n'ere dont chaque individu parlera cette
courte vie. Un Roi fàge qui veut que cha-
cun vive heureux dans ies états, a-t'il be-
foin de s'informer d les cabarets y font
bons? Le parlant murmure une nuit, quand
ils font mauvais, & rit tout le refte de fes
jours d'une impatience aufli déplacée.
C 2 Com-
2$ J. J. Rousseau.
Commorandi cmm mtura diverforium n>
bis , non habitandi dédit.
Pour penfer jufte à cet égard il Terri-
ble que les chofes devroient être con-
fiderées relativement dans l'ordre phifi-
que , & abfolument dans Tordre moral,
de forte que la plus grande idée que je
puis me faire de la providence , eft ,
que chaque Etre matériel foit difpofé le
mioux qu'il eft poflible par rapport au
tout, & chaque Etre intelligent Ôc fen-
fible par rapport à lui-même, ce qui fi-
gnfic en d'autres termes que pour ce qui
fent fon exiftance il vaut mieux exis-
ter que de ne pas exifler; mais il faut
appliquer cette règle à la durée totale
de chaque Etre fenfible, & non à quel-
ques inftants particuliers de fa durée,
tel que la vie humaine, ce qui montre
combien la queftion de la providence
tient à celle de l'immortalité de Pâme,
que j'ai le bonheur de croire , fans igno-
rer que la raifon en peut douter, ce à
celle de l'éternité des peines, que ni
vous
A Mr. de Voltaire. 29
vous ni moi ni jamais homme penfant
bien de Dieu ne croiront jamais.
Si je ramène ces quefticns diverfes
à leur principe commun, il me fem-
ble qu'elles fe rapportent toutes à celle
de l'exiftance de Dieu. Si Dieu exifte,
il eft parfait , il efl fage ôc puifïànt , tout
efl bienj s'il efl jufte 6c puifTant, mon
ame efl immortelle ; fi mon ame eft
immortelle, 30. ans de ma vie ne font
rien pour moi , & font peut-être nécef-
faires au maintien de l'Univers. Si l'on
m'accorde la première propofition, ja-
mais on n'ébranlera les fuivantes; fi on
la nie, il ne faut point difputer fur
ces conféquences.
Nous ne fommes ni l'un ni l'autre
dans ce dernier cas. Bien loin , du moins
que je puis préfumer , rien de fembla-
ble de votre part. En lifant le recueil
de vos ouvrages la plupart mYfFrent les
idées les plus grandes, les plus doucts,
les plus confolantes de la Divinité, ôc
j'aime bien mieux un Chrétien de vo-
tre façon , que de celle de la Sorbonne.
Ç 3 Quant
30 J. J. Rousseau.
Quant à moi je vous avouerai naïvement
que ni le pour ni le contre ne me pa-
rohTent démontrés fur ce point par les
lumières de la raif >n , & que fi le Déifte
ne fonde fon fentiment que fur des pro-
babilités, l'Athée ne me paroit fonder
le fien que fur des poiïibilités contraires.
De plus les objections de part & d'au-
tre font toujours iniolubles, parce qu'el-
les roulent fur des chofes dont les hom-
mes n'ont point de véritable idée. Je
conviens de tout cela, & pourtant je
crus en Dieu tout auffi fortement que
je crois aucune autre vérité , parce que
coire & ne croire pas font des chofes qui
dépendent le moins de moi; que l'état
de doute ert un état trop violent pour
moname; que quand ma raif n il tte,
nu foi ne peut relier long-tems en iuÇ-
per d , & fe déte.min fans elle; -qu'en-
fin mille fujets de préférence m'attirent du
co é le plus confolant 6z j ignentle poids
del'tffé inceà l'équHib t d la r. ilon.
Voilà donc une vérité dont nous par-
ion*
a Mr. de Voltaire. 31
tons tous deux, à l'appui de laquelle
vous Tentez combien l'optimifme eft fa-*
cile à défendre & la providence à juf
tifier ; & ce n'eft pas à vous qu'il faut
répéter les raifonnemens rebattus, mais
folides, qui ont été fairs fi fouvent a ce
fujet à Tégard des philofophes qui ne
conviennent pas du principe. 11 ne faut
point dîfpurer avec eux fur ces matières,
parce que ce qui n'en1 qu'une preuve
de fentiment pour nous, ne peut de-
venir pour eux une démonstration ; 5c
que ce n'eft pas un difcours rsifonna-
ble de dire à un homme : Vous devez
croire ceci, parce que je le crois. Eux
de leur côté ne doivent point Te difpu-
ter avec nous fur ces mêmes matières,
parce qu'elles ne font que des corollai-
res de la proposition principale, qu'un
adverfeire honnête ofe à peine leur op-
pofei , & qu'à leur tour ils auroient tort
dVxgrr qu'on leur prouvât le corollai-,
re indéf endammenc de leur propofition
qui lui un de baze. Je penfe qu'ils
oc
%2 J. J. Rousseau/
re le doivent pas encore pour une au-
tre raifon; c'eft qu'il y a de Tir humani-
té à troubler les âmes paiflble* , & à dé-
foler les hommes à pure perte, quand
ce qu'on veut leur apprendre n'eft ni
certain ni utile. Je penfe en un mot qu'à
votre exemple on ne fauroit attaquer
trop fortement la fuperflition qui trou-
ble la iocieté , ni trop reipe&er la Reli-
gion qui la foutient.
Mais je fuis indigné comme vous, que
la foi de chacun ne foit pas dans la plus
parfaite liberté, & que l'homme ofe con-
trôler l'intérieur des confciences, où il
ne fauroit pénétrer; comme s'il dépen-
doit de nous de croire ou de ne pas
croire dans les matières où la démonflra-
tion n'a point lieu, ôc qu'on peut
jamais afTervir la raifon à l'autorité. Les
Rois de ce monde ont- ils donc quelque
infpedtion dans l'autre , & font-ils en
droit de tourmenter leurs fujets ici bas
pour les forcer d'aller en paradis ? Non
tout gouvernement humain fe borne par
&
a Mr. de Voltaire. 33
fa nature aux devoirs civils, 6c quoi
qu'en ait pu dire le Sophifle Hobbes ,
quand un homme fert bien Pétat , il ne
doit compte k perfonne de la manière
dont il fert Dieu.
J'ignore fi cet Etre fi jufle ne puni-
ra point un jour toute Tirannie exercée
en fon nom ; je fuis bien fur au moins
qu'il ne la partagera point, ôc ne re-
fufera le bonheur éternel à nul incré-
dule vertueux & de bonne foi. Puis je
fans effenfer fa bonté ôc même fa jufti-
ce douter qu'un cœur droit ne rachette
une erreur involontaire , & que des
mœurs irréprochables ne vaillent bien
mille cultes bizarres préfcrits par les horté
mes, 5e rejettes par la raifon? Je di-
rai plus; fijepouvois à mon choix ache-
ter les œuvres aux dépends de ma foi 3e
compenfer à force de vertu mon incré-
dulité fuppofée , je ne balancerois pas un
in£Unt. J'aimerois mieux pouvoir dire
à Dieu: j'ai fait fans fonger à toi îe bien
quit'efl agréable, & mon cœur fui voit
ta
34 J. J. ïiOUSSSAtT
ta volonté fans la connoitre, que de lui
dire , comme il faudra que je falTe un
jour: hélas! je t'aimois & je n'ai cefle
de t'ofFenfer ; je t'ai connu , & je n'ai
rien fait pour te plaire.
Il y a je l'avoue une forte de pro-
feffion de foi, que les loix peuvent in>
pofer. Mais hors les principales de la
morale & du droit naturel elle doic être
purement négative, parce qu'il peut
exifter des Religions qui attaquent les
fondemens de la focieté, & qu'il faut
commencer par exténuer ces Religions
pour affjrer la paix de l'état de ces d< g-
mes, à proferire l'intolérance & fars dif-
fculté les plus cdieix; m?is il faut la
prendre à fa f urce, car les fanatiques
les plijs finguinaires changent de langa-
ge félon la f rtune & ne prêchent que
patience ck douceur, quand ils ne font
pas les plus forts; ainfi j'appelle intolé-
rant par principe tout homme qui s'i-
rr.agine qu'on ne peut être homme de
bien fans croire tout ce qu'il croit, &
con-
a Mr. de Voltaire. jj
damne impitoyablement tous ceux qui
ne croient pas comme lui. En effet les
Fidèles font rarement d'humeur à laif-
fer les reprouvés en paix dans ce mon»
de, 6c un fiirvt qui croit vivre avec des
damnés anticipe volontiers fur le métier
du Diable. Que s'il y avoit des incré-
dules intolérants qui voulurent forcer
le peuple à ne rien croire , je ne les
punirois pas moins feverement que ceux
qui veulent forcer à croire à tout ce qui
leur plait. Je voudrois donc qu'on eût
dans chaque état un code moral > ou une
efpece de profeffion de foi civile, qui
contint pofitivement les maximes focia-
|es que chacun feroit tenu d'admettre,
& négativement les maximes' fanatiques
que chacun feroit tenu de rejetter,non
comme impies , mais comme féditieufes.
Ainfi toute Religion qui pourroit s'ac-
corder avec le code feroit admife, tou-
te Religion qui ne s'y accorderoit pas ,
feroit profcrite, & chacun feroit libre
de n'en avoir point, d'autre que le code
même.
3$ J. J. Rousseau
même. Cet ouvrage fait avec foin fe-
roit ce me femble le plus utile qui ja-
mais ait été compofé, & peut-être le
feul néceflàire aux hommes.
Voilà , Monfieur , un fujet powr vous;
je fouhaiterois pationnement que vous
vouluiïiez entreprendre cet ouvrage &
Tembellir de votre poëfie , afin que cha-
cun pouvant l'apprendre aifément il por-
tât dès l'enfance dans tous les coeurs ces
ferctimens de douceur ôc d'humaniré qui
brillent dans tous vos écrits, fie qui man-
quèrent toujours aux dévots. Je vous
exhorte à méditer ce projet qui doit plai-
re au moins à votre ame. Vous nous
avez donné dans votre poème fur la R%
ligion naturelle le Cathéchifme de l'hom-
me ; donnez-nous maintenant dans: celui-
ci que je vous propofe le Cathéchifme
du Citoyen ; c'eft une matière à méditer
long-tems, & peut-être à refer ver pour
le dernier de vos ouvrages, afin d'a-
chever par un bienfait au genre humain
la
a Mr. de Voltaire. 37
la plus brillante carrière que jamais hom-
me de lettre ait parcourue.
Je ne puis m'ernpêcher , Monfieur »
de remarquer à ce propos une oppofuion
bien fînguliere entre vous & moi dans
le fujet de cette lettre. Raffafié de gloi-
re & déiabufé des vaines grandeurs vous
viviez libre au fein de l'abondance»
bien fur de l'immortalité vous philofo-
phez paifiblement fur la Nature de i'ame,
& fi le Corps ou le Cœur fouffre vous
avez Tronchain pour Médecin & pour
Ami ; Vous ne trouvez pourtant que mal
fur la terre ; & moi homme obfcur , pau-
vre, & tourmenté d'un mal fans remède,
je médite avec plaifir dans ma retraite 1
& je trouve que tout efl bien. D'où vien-
nent ces contradictions apparentes ?
Vous les avez vous- même expliquées ;
vous jouiffez, mais j'efpére, & l'efpé-
rance embellit tout. J'ai autant de pei-
ne à acquitter cette ennuyeufe lettre que
vous en aurez à l'achever. Pardonnez.
moi, grand homme, un zèle peut-être
D in.
33 J. J. Rousseau
indilcret , mais qui ne s'epancheroit pas
avec vous, fi je vous efhmois moins.
A Dieu ne plaife que je veuille oifen-
fer celui de mes Contemporains, dont
j'honore le plus les talens , ôc dont
les écrits parlent le mieux à moi coeur.
Mais il s'agit de la caule de la providen-
ce, dont j'attens tout. Après avoir fi
long-tems puifé dans vos leçons des con-
solations 8c du courage, il m'eft dur
que vous m'otiez maintenant tout cela,
pour ne m'offrir qu'une efpérance incer-
taine de vague, plutôt comme un palliatif
âcluel que comme un dédommagement
à venir. Non j'ai trop fouffert en cette vie
pour n'en pas attendre dans une autre.
Toutes lesfubtilités delà Métaphifique
ne me feront pas douter un moment de
l'immortalité de Famé & d'une provi-
dence bienfaifante. Je la fens , je la crois,
je la yeux , je l'efpére , je la défendrai jus-
qu'à mon dernier foupir, & ce fera de
toutes les difputes que j'aurai ibutenues la
feule où mon intérêt ne fera pas oubué.
Je fuisj Monûeur &c.
(39)
POEME
SUR LE DESASTRE
DE LISBONNE,
OU EXAMEN DE CET AXIOME,
TOUT EST BIEN.
Par M. DE VOLTAIRE,
O Malheureux mortels ! ô Terre dé-
plorable !
O de tous les fléaux aflèmblage effro-
yable !
D'inutiles douleurs éternel entretien !
Philofophes trompés, qui criez, Tout ejî
bien ,
Accourez : contemplez ces ruines af-
freufes ,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres
malheureufes,
Ces femmes , ces enfans , l'un fur l'autre
entaffés ,
D 2 Sous
40 POKMK SUR LE
Sous ces marbres rompus ces membres
difperfés ;
Cent mille infortunés que laTerre dévore,
Qui fii'glans, déchires, & palpitans
encore >
Enterrés fous leurs toits terminent fans
fecours
Dans l'horreur des tourmens leurs la-
mentables jours.
Aux eris demi- formés de leurs voix
expirantes ,
Au fpeclacle effrayant de leurs cendres
fumantes ,
Direz vous, c'eft l'effet des éternelles
Loix,
Qui d'un Dieu libre & bon réceffitent
le choix?
Direz-vous, en voyant cet amas de
vi&imes ,
Dieu s'eft vengé, leur mort eft le prix
de leurs crimes ?
Quel crime, quelle faute ont commis
ces enfans,
Sur le fein maternel écrafés & fanglans ?
Lisbonne qui n'eft plus, eut-elle plus
de vices
Que Londre, que Paris, plongés dans
les délires ?
Lisbonne eft abîmée, Ôc Ton danfe à Paris.
Tran-
Des astre de Lisbonne. 41
Tranquiles fpedlateurs, intrépides efprits.
De vos frères mourans contemplant les
naufrages,
Vous recherchez en paix les caufes des
orages ;
Mais du fort ennemi quand vous fen-
tez les coups,
Devenus plus humains vous pleurez
comme nous.
Croyez-moi, quand la Terre entr'ou-
vre fes abîmes,
Ma plainte eft innocente, & mes cris
légitimes.
Partout environnés des cruautés du fort ,
Des fureurs des médians, des pièges
de la mort,
De tous les élémens éprouvant les at-
teintes ,
Compagnons de nos maux , permettez-
nous les plaintes.
C'eft l'orgueil , dites-vous, Porgueil fé-
ditieux,
Qui prétend qu'étant mal , nous pou-
vions être mieux.
Allez interroger les rivages du Tage 1
Fouillez dans les débris de ce fanglant
ravage ,
Demandez aux mourans > dans ceféjour
d'effroi >
D 3 Si
42 POEME SUR LE
Si c'eft l'orgueil qui crie, 0 Ciel, /écou-
tez- moi ,
O Ciel , ayez pitié de T humaine mi/ère.
Tout eft bhn y dites -vous, & tout eft
nécejfaire.
Quoi? l'Univers entier, fans ce gouf-
fre infernal,
Sans engloutir Lisbonne, eût il été plus
mal ?
Etes- vous aiTurésquela Caufe Eternelle,
Qui fait tout, qui fait tout, qui créa
tout pour elle,
Ne pouvoit nous jetter dans ces trilles
climats,
Sans former des volcans allumés fous nos
pas?
Borneriez- vous ainfi la Suprême Puif-
fan ce ?
Lui défendriez - vous d'exercer fa clé-
mence?
L'éternel Artifant n'at-t-il pas dans Ces
mains
Des moyens infinis tout prêts pour fes
deiTeins?
Je défis e hua.blement, fans cfTcnfer mon
MJtre ,
Que ce gouffie enflammé de fou\ h-e 6c
de fjlpê.re
Eût allumé lès feux dans le fond des
déièrts. » Je
Desastre de Lisbonne. 45
Je refpecle mon Dieu, mais j'aime l'U-
ni vers :
Quand l'homme ofe gémir d'un fléau fi
terrible ,
11 n'eft point orgueilleux , hélas! il efl
fenfible.
Les trirles habnans de ces bords défoîés,
Dans l'horreur des toqrmens feroient-ils
confolés y
Si quelqu'un leur difoit: Tombez , mou-
rez, tranquiles^
Tour le bonheur du Monde on détruit voy
aziks ;
& autres mains vont bâtir vos Falais
embt afés ;
D 'autre s Peuples naîtront dans vos murs,
écrafés;
Le Nord va S enrichir de vos pertes fatales,
7ous vos maux font un bien dans les Loix
générales ;
Dieu tous voit du même œil que les vils
ver nnj] eaux >
Dont vous fei ez la proye au fond de vos
tombeaux.
A des infortunés quel horrible langage !
Cruels! à mes douleurs n'ajoutez point
l'outrage.
Non, ne préfentez plus à mon cœur agité
Ces immuables lok de la néceffité*
Cet-
44 POEME SUR LE
Cette chaîne des Corps , des Efprits , &
des Mondes.
O rêves de Savans ! ô chimères profondes!
DilU tient en main la chaîne, & n'eft
point enchaîné; a
Par
a La chaîne nniverfelle n'eft pas , comme on
l'a dit , une gradation fuivie qui lie tous les
erres. II y a probablement une diltance im-
roenle entre 1 homme & la brute, entre l'hom-
me & les fubftances iupérieures ; il y a l'in-
fini entre Lieu & toutes ks lubftances. Les
Globes qui r ulent auteur de notre Soleil n'ont
rien de ces gradations infenûbles , ni dans leur
grofllur , ni dans leurs diftances , ni dans leurs
iateliites.
Tope dit que l'homme ne peut favoir pour-
quoi les Lunes de Jupiter font moin? grandes que
Jupiter 3 il Te trompe en cela } c'eft une erreur par-
donnable qui a pu échapper à Ton beau génie.
Il n'y a point de Mathématicien qui n'eût fait
voir au Lord Bollingbroke , & à Mr. l'ope, eue
fi Jupiter étoit plus petit que les Satellites , ils
ne peurroient pas tourner autour de lui ; mais
il q'j a point de Mathématicien qui prie dé-
couvrir une gradation luivie'dans les corps du
Syftémc Solaire.
11 n'tft pas vrai que fi on ôtoit un atome
du Monde, le Monde ne pourroit lubûller : &
c'eft ce que Mr. de bronzas, lavant Géomètre,
remarqua très bien dar.s Ion Livre contre Mr.
Pope. Il paroit qu'il avoit raifon en ce point,
quoique fur d'autres il ait été invinciblement
réfuté par Mrs Watbùrton & Siihoiïite.
Cvtte chaîne des événunejis a iii admife &
Désastre de Lisbonne. 45*
Par fon choix bieiifaifant tout eft dé-
terminé :
11
très - ïngénieufement défendue par le grand Phi-
lolophe Leibnitzi elie mérite d'être éclaircie.
Tous les corps , tous les événemens dépendent
d'autres corps & d'autres événemens. Cela eft
vrai: mais tous les corps ne lont pas nécetTai-
res à l'ordre & à la confervation de l'Universj
& tous les événemens ne font pas eflfenusis à
la férié des événemens. Une goûte d'eau, un
grain de fable de plus ou de moins , ne peu-
vent rien changer à la conftitution générale»
La Nature n'ett anervie ni à aucune quantité
précife , ni à aucune forme précife. Nulle Pla-
nète ne ék meut dans une Courbe absolument
régulière ; nul être connu n'eft d'une figure
précifément Mathématique : nulle quantité pré-
cife n'eft requife pour nulle opération : la Na-
ture n'agit jamais rigoureufement. Ainfî on n'a
aucune raiibn d'apurer qu'un atome de moins
fur la Terre, feroitla caufe de la deftrudion
de la Terre.
Il en eft de-même des événemens. Chacun
d'eux a fa caufe dans l'événement qui précède^
c'eft une chofe dont aucun Philofophe n'a ja-
mais douté. Si on n'avoit pas fait l'Opération
Céfarienne à la Mère de Céftr, Céfar n'auroit
pas détruit la République, il n'u'U pas adpté
Ottave} & Ofîave r/eût pas laiffé l'tmpire à
Tibère. Maxïmilien époufe l'Hé'itiére de la Bour-
gogne & des Pays-Bas , & ce mariage devient
la fource de deux- cens ans de guerre. Mais
que Céfar ait craché à droite ou à gauche» que
l'Héritière de Bourgogne ait arrangé fa coèffure
d'une
4$ POEME 3VK LE
11 eft libre, il eft juite, il n'eft point
implacable.
Pour-
«Tune manière ©u d'une autre) cela n'a certai-
nement rien changé au fyftême général.
Il y a donc des événement qui ont des effets,
èc d'autres qui n'en ont pas. Il en eft de leur
chaîne comme d'un arbre généalogique j on y
voit des branches qui s'éteignent à la premiè-
re génération, & d'autres qui continuent la race.
Plulieurs érénemens refient fans filiation. C'eft
ainiî que dans toute machine il y a des effets
nécefTaires au mouvement , & d'autres effets in-
différens qui font la fuite des premiers , & qui
ne produifent rien. Les roues d'un caroffe fer-
vent à le faire marcher j mais qu'eHes faflent
voler un peu plus ou un peu moins de poufc
iiére , le voyage fe fait également. Tel eft donc
l'ordre général du Monde , que les chaînons
de la chaîne ne feroient point dérangés par un
peu plus ou un peu moins de matière , par un
peu plus ou un peu moins d'irrégularité.
La chaîne n'eft pas dans un plein abfolu •■, il
eft démontré que les Corps Céleftes font leurs
révolutions dans l'efpace non refilant. Tout
l'efpace n eft pas rempli. Il n'y a donc pas une
luite de corps depuis un atome jufqu'à la plus
reculée des Etoiles. Il peut donc y avoir des
intervalles immenfes entre les êtres fenlîbles ,
comme entre les infenlibles. On ne peut donc
affurer eue 1 homme foit néceffairemeut placé
dans un des chaînons attachés l'un à l'autre par
Une fuite non interrompue. Tout ejl enchaîne ,
ne veut dire ^utre choie, finon , que tout
eft arrangé. Ditu eft la Caule & le Maître de
cet
Desastre de Lisbokne. 4/7
Pourquoi donc fouffrons - nous fous un
Mai rre équitable? *
Voilà le nœud fatal qu'il falloit délier.
Guérirez vous nos maux en ofant les nier?
Tous les Peuples tremblans fous une
Main Divine >
Du mal que vous niez ont cherché
l'origine.
Si l'éternelle Loi qui meut les élémens,
Fait tomber les rochers fous les efïbrts
des vents;
Si les chênes touffus par la foudre s'em-
brafent ,
Ils ne reffêntent point les coups qui les
écrafent.
Mais je vis , mais je fens , mais mon cœur
opprimé
Demande des (ecours au Dieu qui l'a
formé.
Enfans du Tout- puifTant , mais nés dans
la mifére
Nous étendons-les mains vers notre com-
mun Père
Le
€tî arrangement. Le Jupiter d'Homère étolt
l'efclave des Deftins, mais dans une Philofo-
phieplus épurée, Dieu eft le Maître des DeG
tins. Voyez Clarke Traité de l'Exigence de Dibu.
* Sub Deo jujlo n*m% mifer nifi mereatur.
St. Augustin,
*
^8 POEME ÏUR L3
Le vafe, on le fait bien, ne dit point
au Potier,
Pourquoi fuis-je fi vil, fi foibte, fi grofiîer?
Il n'a point la parole, il n'a point la penfée;
Cette urne en fe formant, qui tombe
fracaflee ,
De la main du Potier ne reçut point un
coeur,
Qui défirât les biens , & fentit fon
malheur.
Ce malheur , dites- vous , eft le bien d'un
autre Etre.
De mon corps tout fanglant mille in-
fectes vont naître:
Quand la mort met le comble aux maux
que j'ai (ôufferts,
Le beau fiulagement d'être mangé ds$
vers !
Trifles calculateurs des miféres humaines,
Ne me coniolez point; vous aigriflez
mes peines;
Et je ne vois en vous que l'effort impui£
fant
D'un fier infortuné qui feint d'être
content.
Je ne fuis du grand Tout qu'une foible
partie;
Oui: mais les animaux condamnés à la vie»
Tous les êtres fèutens nés fous la mêmeloi,
Vivent
Desastre de Lisbonne. 49
Vivent dans la douleur, 6c meurent com-
me moi.
Le vautour acharné fur fa timide proie,
De fes membres fanglans fe repait avec
joie :
Tout femble bien pour lui , mais bien-
tôt à fon tour
Une aigle au bec tranchant dévore le
vautour.
L'homme d'un plomb mortel atteint cet-»
te aigle altiére.
Et l'homme au champs de Mars couché
fur la ppuffiére ,
Sanglant, percé de coups, fur un tas
d? mourans
Sert d'aliment affreux aux oifeaux dé-
vorans.
Ainfi du Monde entier tous les membres
gémiffènt ,
Nés tous pour les tourmens , l'un par
l'autre ils périflent:
Et vous compoferez, dans ce cachos fatal,
Des malheurs de chaque être un bon-
heur général,
Quel bonheur ? ô mortel , & foible , 6c
miférable
Vous criez, "fout eft bim7 d'une voix
lamentable ;
E X/Uiir
JO P O E M E SUR L S
L'Univers vous dément, 6c votre pro-
pre cœur
Cent fois de votre efp'it a réfuté Terreur.
Elémens, Animaux, Humains, tout èft
en guerre :
Il le faut avouer , le mal eft fur la Terre :
Son principe fecret ne nouseft point connu.
De l'Auteur de tout bien le mal efl- il
venu ?
Eft-ce le noir liphon *, le barbare Ari-
mane t ,
Dont la loi tyrannique à foufTrir nous
condamne ?
Mon efprit n'admet point ces monflres
odieux ,
Dont le Monde en tremblant fit autre-
fois des Dieux.
Mais comment concevoir, un Dieu>
la bonté même,
Qui prodigua fes biens à fes enfans qu'il
aime ,
Et qui verfi fur eux les maux à pleines
mains ?
Quel œil peut pénétrer dans fes profonds
de: (Teins ?
De l'Etre Tout - parfait le mai ne pou-
voit naître:
II
* P-irrne du M kl ~hez les Egyptîns.
J Plincipf du JvIai, chwi les £**£•»<
Desastre de Lisbonne. $i
Il ne vient point (f autrui , * puifque
Dieu feul eft Maître.
Il exifle, pourtant. O trifles vérités!
O mélange étonnant des contrariétés !
Un Dieu vint confoler notre race affligée;
11 vifnala Ttrre>& ne l'a pdm changée ;t
Un Sophifte arrogant nous dit qu'il ne
Ta pu ;
Il le pouvoit , dit l'autre , & ne Ta peint
voulu :
Il le voudra fans-doute. Et tandis qu'on
raifonne ,
Des foudres fouterrains ergloutiiTent
Lisbonne,
Et de trente Cirés difperfent les débris,
Des bords fanglans du Tage , à la Mer
de Cadis.
Ou l'homme eft né coupable, & Ditu
punit fa race,
Ou ce Maître abfolu de l'être & de
Tefpace ,
Sans courroux, fans pitié, tranquille,
indifférent ,
De fes premiers décrets fuit l'éternel
torrent ;
E 2 Ou
* Ceft-a-dire d'un autre Princîpa.
•J- Un Philofophe Angfois a prétendu que le
Monde Phiiîque avoit du, être changé au pre-
mier avènement^ comme le MonUtc Moral,.
f2 POEME SUR LE
Ou la matière informe à Ton Maître
rebelle,
Porte en foi des défauts nhejfairts com-
me elle;
Ou bien Dieu nous éprouve; Se ce ré-
jour mortel *
N'efl: qu'un paiTage étroit vers un Mon-
de éternel.
Nous efTuyons ici des douleurs pafTagéres.
Le trépas eft un bien qui finit nos miféres.
Mais quand nous fortirons de ce pafFage
affreux ,
Qui de nous prétendra mériter d'être
heureux ?
Quelque parti qu'on prenne , on doit fré-
mir fans doute :
Il n'eft rien qu'on connoiflè , & rien
qu'on ne redoute,
La Nature eft muette, on l'interroge
envain.
On a befoin d'un Dieu, qui parle au
Genre humain.
Il n'appartient qu'à lui d'expliquer fon
ouvrage ,
De confoler le fjible, & d'éclairer le fage.
Ubom-
* Voilà ayee l'opinion des deux Principes
toutes les folutions qui te préfentent à l'efprit
humain dao; cette grande difficulté; & la Ré-
vélation feul peut enfeigner ce que l'efprit h»«
fi^din ne fauroit comprendre.
Desastre de Lisbonne 53
L'homme au doute, à Terreur, aban-
donné fans lui
Cherche envaia des rofeaux qui lui fer-
vent d'appuis.
Leitnitz ne me m'apprend point , par
quels nœud invifibles
Dans le mieux ordonné des Univers
poffibles ,
Un defordre éternel , un cahos de mal-
heurs,
Mêle à nos vains plaifirs de réelles dou-
leurs ;
Ni pourquoi l'innocent , akfi que le
coupable ,
Subit également ce mal inévitable;
Je ne conçois pas plus comment tout (e-
roit bien:
Je fuis comme un Docleur , hélas 1 je
ne fai rien.
Fiat on dit qu'autrefois l'Homme avoit
eu des ailes,
Un corps impénétrable aux atteintes
mortelles à
La douleur, le -repas, n'approchoient
point de lui.
De cet état brillant, qu'il diffère au-
jourd'hui !
11 rampe, il fbuffre, il meurt j tout ce
qui naît, expiie.
Jb 5 De
£4 POEME SUR LE
De la d«ftruc~tion la Nature eft l'Empire.
Un foible compofé de nerfs & d'oiTemens,
Ne peut être infenfible au choc des
élémens ;
Ce mélange de fang , de liqueurs , &
de poudre ,
Puifqu'il fut aflemblé , fut fait pour fe
diflbudre ;
Et le fentiment promt de ces nerfs délicats
Fut fournis aux douleurs , miniftres du
trépas.
C'eft-là ce que m'apprend la voix de la
Nature.
J'abandonne FUton , je rejette Epicure.
Bxyle en fait plus qu'eux tous: je vais
le consulter :
La balance à la main, Bayîe enfdgné
à douter. P*
Affèz
* Une centaine de remarques répandues dans
k Dictionnaire de Bayk> lui ont fait une ré-
putation immortelle. ïl a laiifé la difpute fur
V origine du Mal. indécife, Chez lui toutes les
opinions font expolees; toutes les raifon» qui
les foutiennent, toutes les raifons qui les ébran-
lent, font également approfondies •■> c'eft l'A.-
Vocat-Général des Philofophes, mus il ne don-
ne point fes conclurions. Il cil commt' Cicéron,
qui fouvent dans fes Ouvrages Philofophiqucs
foutient fou caractère d'Académicien iodé ,
ainù que l'a remarque le lavant & judici-eua
£.bbé d'OUvtf,
'Désastre de Lisbonne 5$
Affèz Cage y afîèz grand pour être fans
fyftême
II
Je crois devoir eflayer ici d'adoucir ceux qui
s'acharnent depuis quelques années avec tant
de violence & fi vainement contre Bayle: j'ai
tort de dire vainement , car ils ne fervent qu'à
le faire lire avec plus d'avidité: ils devroient
apprendre de lui à ra'fonner & à^etre modérés.1
Jamais d'ailleurs le Philofophe Bayle n'a nié ni
la Providence, ni l'Immortalité de l'Ame. Oa
traduit Cicéron, on le commente) on le fait
fervir à l'éducation des Princes. Mais que trou-'
ve-t-on prefque à chaque page dans Cicéron
parmi plufieurs chofes admirables ? On y trou«
ve que s'il efl une Providence, elle ejl blâma'
bli d'avoir donné aux hommes uns intelligence
dont elle fiavoit qu'ils dévoient abufer. Sic veftra
ifta providentia reprehendenda qu^ rationem
dederit eis quos fcierit ea perverfè ulurosà
(Libro tertio de naturâ Deorum. )
Jamais petfonne na cru que la vertu vînt det
Dieux, & on a eu raifon, Yirtutem rauaquam Deo
acceptam nemo retulit , nimirùm rectè. Idem.
Qu'un criminel meure impuni , vous dites que
les , Dieux le frappent dans fit poftérité. Uni ville
fouffriroit elle un Légijlateur qii condamnerait les
petits enfans pour les crimes de leur grand-pére*
Ferretne ulla civûas latorem legis ut coudera»
naretur nepos fi avus deliquiifet (
Et ce qu'il y a de plus érrange , c'eft que"
Cicéron finit fou Livre de la Nature des Dieux
fans réfuter de telles afteftatiOns. L fouûent
ep cent endroits la Mortalité de 1 Ame dans
tel
$5 POEME SUR LE
11 les a tous détruits , & fe combat lui-
même :
Semblable à cet Aveugle en bute aux
Philiftins,
Qui tomba f>us les murs abattus par
fes mains.
Que peut donc de Pefprit la plus vafle
étendue !
Rien : le Livre du Sort fe ferme à no-
tre vue.
L'hom-
fes Tufculanes > après avoir foutenu Ton Im-
mortalité.
Ii y a bien plus. Ceft à tout le? Sénat de
Rome qu'il dit dans Ton plaidoyer peur Clinn-
tins : Quel mal lui a fait lu mort ? Nous re*
jettons tout les Fables ineptes des Enfers. ÇhiejU
ce donc que la mort lui a ùtè , Jinon le (entiment
des douleurs? Quidilli mors attulit mali, nifi for-
te inepiis ac xabulis ciucimur ut exiftimemus
illum apud Inferos iupplicia perferre: qua? û fiUfa
iunt qued omnes intelli^unt, quid ei mors
eripuit prxter ienium doloris l
Enfin dans les Lettres où le cœur parle , ne
dit il pas, Cttm njn ero , fenfi omni canbo:
Quand je ne terai plus, tout ièntiment périra
avec moi.
Jamais Bayle n'a rien dit d'approchant. Cepen-
dant on met Ci éton entre les mains de la Jeu-
nefle , on tne contre Bayle. Pourquoi?
c'e't que les homn.es lOiU inconlcqueilS , c'eil
qu'us îont injuftes.
Desastke de Lisbonne $y
L'homme étranger à foi, de l'homme
eft ignoré.
Que fuis - je ? où fuis - je ? où vai - je ? 6c
d'où fuis-je lire? *
Atomes tourmentés fur cet amas de boue ,
Que la mort engloutit , & dont le fort
fe joue,
Mais atomes penfans,atômes dont les yeux
Guidés par la penfée ont mefuré les Cieuxj
Au
* Il eft. clair que l'homme ne peut par lui-»
même être inftruit de tout cela. L'efprit hu-
main n'acquiert aucune notion que par l'expé-
rience j nulle expérience ne peut nous appren-
dre ni ce qui étoit avant notre exiitence , ni
ce qui eft après, ni ce qui anime notre exi£
tence préfente. Comment avons - nous reçu la
vie ? quel reflbrt la foutient ? comment notre
cerveau a-t-il des idées & de la mémoire ? com-
ment nos membres obéiiTent-ils incontinent à
notre volonté? &c. nous n'enfavons rien. Ce
globe eft il feul habité? À-t-il été fait après
d'autres globes, ou dans le même inftant ? Cha«
que genre de plantes vient-il ou non d'une pre-
mière plante ? Chaque genre d'animaux eft - il
produit ou non par deux premiers animaux ?
Les plus grands Philofophes n'en favent pas plus
fur fts matières que les plus ignorans des hom-
mes. Il en faut revenir à ce proverbe populaire:
La poule a-t-dleété avant l'œuf, ou l'œuf avant la
foule ? Le proverbe eft bas : mais il confond
la plus haute fagefte, qui ne fait rien fur les
premiers principes des choies fans un fecours
furnaturel.
5S POEME SUR LE
Au feinde l'Infini nous élançons notre être,
Sans pouvoir un moment nous voir &
nous conn i re.
Ce Monde , ce Théâtre , 8c d'orgueil
6c d'erreur,
Eft plein d'infortunés gui parlent de bon-
heur.
Tout fe plaint, routgémit en cherchant le
bien - être ;
Nul ne voudrait mourir, nul ne vou-
droit re:.a;tre.
Quelquefois dans nos purs corfacrés aux
doi. leurs ,
Par la main du pLifir nous eiTLyons
nos pleurs.
Mais le plaifir s'envole ôc paiTe comme
une ombre.
Nos chagrins, nos regrets, nos pertet
font fans nombre.
Le parlé n'eft pour nous qu'un tiifle
fouvenïr;
Le prefent eft uff.eux, s'il n'eft point
d'avenir ,
Si la nuit du tombeau détruit l'être qui
perle.
Un j'ur tout Jera bien , voilà notre ef-
pérance;
l'ont eft lien aujourd but , v- -ilà lTluilon.
LcsScg^s me trompaient, &. Di^v leui
a raiibn. Hum-
Desastre de Lisbonne 59
Humble dans mes foupirs , fournis dans
ma {0 uffrance ,
Je ne m'élève point contre la Providence.
Sur un ton moins lugubre on me vit
autrefois ,
Chanter des doux piaifirs les féduifantes
Ioîx.
D'autres tems, d'autres moeurs ; infiruit
par la vieilieffe ,
Des humains égarés partageant la foi-
bleiTe, '
Dans une épaiiTe nuit cherchant àm'é-
clairer ,
Je ne faiquefouffrir,& non pas murmurer.
Un Calife autrefois à fon heure dernière
Au DïcU qu'il adoroit dit pour toute
prière :
Je t'apporte, 0 feul Roi, feul Etre illimité ,
T'ont ce que turf as point dans ton immenfuêy
Les défauts, les regrets , les maux fy
t ignorance.
Mais il pouvoit encore ajouter l'Es-
pérance. *
* La plupart des hommes ont eu cette Efté-
rance, avant même qu'ils euftent le fecou^s de
la Révélation. L'efpoir d'être après la mort,
eft fondé fur l'amour de l'êcre pendant la vie ;
il eft fondé fur la probabil.té que ce qui peu-
fera. On n'en a point de démonstration} parc©
e^u'uue choie démontrée eft une choie don- le
COflj
60 Poèmes tt rle
contraire eft une contradi&ion , & parce qu'il
n'y a jamais eu de difputes fur les vérités dé-
monnées. Lucrèce pour détruire cette Lfpéran-
ce apporte dans fon troiûéme Livre des argu-
mens dont la force arfltie, mais il n'oppole qu«
des vraisemblances à des vrailemblances plus
foi tes. Plufîeurs Romains ptnloient comme Lu-
crèce; & on chantoit fur le Théâtre de Rome;
fojl mertem nih'u efl} ïlriijl rien après la mort.
Mais l'inftinltj laraifon, le befoin d'être cen-
folé, le bien delà Société prévalurent; & le9
hommes ont toujours eu l'efpérance d'une vie
à venir.- efpérance à la vérité fouvent accom-
pagnée de doute. La Révélation détruit le dou*
U , & met la certitude à la place.
F I N.
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